Quand, en 1961, L’année dernière à Marienbad sort sur les écrans, il résonne comme un coup de tonnerre. Ce fruit de la collaboration entre un jeune cinéaste, Alain Resnais, et l’un des chefs de file du nouveau roman, Alain Robe-Grillet, ne ressemble à aucun film connu. Alain Resnais vient de collaborer avec une autre figure du nouveau roman, Marguerite Duras, pour un film déjà très singulier, Hiroshima mon amour. Mais, au-delà de la 

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construction déroutante du récit, caractéristique du nouveau roman, le sujet, les bombardements atomiques américains sur le Japon, reste encore vif dans les esprits, moins de quinze ans après les crimes. 

Alain Robe-Grillet, lui, s’est fait connaître au début des années cinquante par un livre manifeste, « Les gommes ». Depuis, il s’est installé dans le paysage littéraire avec Michel Butor, Robert Pinget et le futur Nobel Claude Simon, et a promu avec eux une radicalité dans le ton et dans la construction du roman. Le Robe-Grillet qu’on connaît avant Marienbad est réputé raconter des histoires comme on fait une analyse d’entomologiste, précise, froide, détachée, évitant toute approche sentimentale. Comme les autres, il a la réputation d’un écrivain plutôt difficile à lire et ennuyeux, ne plaisant qu’à de petites chapelles. 

Et voilà qu’avec Marienbad il semble à la fois confirmer et démentir sa réputation. Le film déroute, mais il fascine. Il déroute par sa construction, fascine par une musicalité jamais connue et des images, signées Sacha Vierny, d’une exceptionnelle qualité. 

Et voilà que cette musique, comme ces images, sont baroques, et que ce baroque enroule ses volutes, que l’histoire tourne sur elle-même, que le spectateur se laisse emporter par les mots, leur répétition et leurs enchaînements, qu’il n’est plus lui-même que sensations. Au point qu’on dira que Robe-Grillet a changé, et que lui-même proteste qu’il n’a jamais été que l’homme du sensible bien plus que du rationnel. On y verra une révision de son œuvre passée. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le film répond à une mécanique d’une extrême précision que la raison maîtrise… 

Faut-il parler du sujet ? Un homme et une femme dans un palace d’une station d’Europe centrale. Il prétend qu’ils se sont connus un an plus tôt, elle assure que non. Qui a tort, qui a raison ? Le film ouvre les hypothèses, et on voit bien que les techniques du nouveau roman ont une remarquable capacité de laisser au lecteur ou au spectateur le champ largement ouvert.

L’année dernière à Marienbad ressort, en version restaurée, le 19 septembre. Depuis les années soixante, l’aura du nouveau roman s’est ternie. Tous ses héros sont morts et semblent sans vraie descendance. Le bon vieux récit linéaire, si simple, si facile à suivre, a gagné la partie. Les autres formes sont marginalisées. On attend avec intérêt la réaction du public de 2018 devant ce chef-d’œuvre unique qui, entre autres qualités, apportait aussi la révélation de la sublime Delphine Seyrig. Le film avait obtenu, en 1961, le Lion d’or à la Mostra de Venise.