Tomas Gutierrez Alea fut un des cinéastes chéris de la Révolution cubaine, qu’il accompagna et célébra. 

A soixante-qFraise 1uatre ans, malade, il donne son avant-dernier film, Fraise et chocolat, qui devient un succès international. Le film ressort en France le 8 août en version restaurée. Un quart de siècle plus tard, le regard qu’on peut porter sur lui est forcément différent de celui d’alors. Et pourtant, sa force et son charme continuent d’opérer, peut-être pas toujours pour les mêmes raisons qu’alors.

Quand il tourne Fraise et chocolat, Tomas Gutierrez Alea est déjà malade, et il se fait aider par  un autre réalisateur, Juan Carlos Tabio. Ce film est donc, à bien des égards, le testament d’un révolutionnaire qui a pris un certain recul critique par rapport à la révolution cubaine, dont il reste un enfant, et par rapport à son propre engagement.

Le film est un éloge de la marge et de la distance. Il met en scène deux protagonistes, un intellectuel homosexuel et un jeune communiste. Le premier prend l’ascendant sur le second et lui enseigne le doute. 

Tourné au début des années 90, le film est sensé se dérouler une bonne dizaine d’années plus tôt. Elémentaire prudence, puisqu’on peut supposer qu’entre-temps la société a progressé. C’est que ce que l’on voit, suspicions, dénonciations, liberté contrôlée, marché noir, n’est pas très reluisant.

Le film valorise ceux qui pensent autrement. Avoir fait du héros principal un homosexuel est, de la part du réalisateur, une belle habileté. C’est une marginalité tolérée, en tout cas moins impossible à montrer que celle d’un dissident politique pur. Un homosexuel, n’est-ce pas, s’est déjà mis de côté. Pas de quoi s’étonner qu’il ne pense pas orthodoxement, puisqu’il vit autrement ; sa marginalité ne peut pas être contagieuse.

Le film intéresse donc par la mesure de la marge de manœuvre critique que le régime castriste laisse à l’un des siens. Mais là n’est pas l’essentiel. Si le film n’était que cela, il ne serait bon que pour les historiens des dictatures. Le miracle, c’est que le film rend réellement humains des personnages qui couraient le risque de n’être que l’incarnation d’idées. Le miracle tient à ce que ces deux personnages sont les deux faces du réalisateur lui-même. Il met en eux sa vie, son évolution, la complexité qui l’a gagnée.

Le jeune David, on imagine qu’il ressemble un peu, avec son innocence et sa foi révolutionnaire, au Tomas Gutierrez qui, dans les débuts du régime castriste, tournait ses premiers films engagés au service de la révolution et créait le centre national du cinéma. Diego, c’est le même Tomas mûri, cultivé, ayant appris à douter de la propagande et à penser par soi-même.

Il y a bien sûr un peu de schématisme dans la démonstration. Mais cela tient, parce qu’on ne peut pas mettre en doute la sincérité testamentaire du réalisateur, parce que cet éloge de la tolérance, de l’ouverture d’esprit et de l’éducation fait du bien à voir et à entendre, parce que, enfin, les deux personnages sont bien campés par Jorge Perrugoria (Diego) et Vladimir Cruz (David) avec juste ce qu’il faut d’exagération dans le jeu…

 

En salle le 8 août