Policultures

07 août 2018

FRAISE ET CHOCOLAT

 

Tomas Gutierrez Alea fut un des cinéastes chéris de la Révolution cubaine, qu’il accompagna et célébra. 

A soixante-qFraise 1uatre ans, malade, il donne son avant-dernier film, Fraise et chocolat, qui devient un succès international. Le film ressort en France le 8 août en version restaurée. Un quart de siècle plus tard, le regard qu’on peut porter sur lui est forcément différent de celui d’alors. Et pourtant, sa force et son charme continuent d’opérer, peut-être pas toujours pour les mêmes raisons qu’alors.

Quand il tourne Fraise et chocolat, Tomas Gutierrez Alea est déjà malade, et il se fait aider par  un autre réalisateur, Juan Carlos Tabio. Ce film est donc, à bien des égards, le testament d’un révolutionnaire qui a pris un certain recul critique par rapport à la révolution cubaine, dont il reste un enfant, et par rapport à son propre engagement.

Le film est un éloge de la marge et de la distance. Il met en scène deux protagonistes, un intellectuel homosexuel et un jeune communiste. Le premier prend l’ascendant sur le second et lui enseigne le doute. 

Tourné au début des années 90, le film est sensé se dérouler une bonne dizaine d’années plus tôt. Elémentaire prudence, puisqu’on peut supposer qu’entre-temps la société a progressé. C’est que ce que l’on voit, suspicions, dénonciations, liberté contrôlée, marché noir, n’est pas très reluisant.

Le film valorise ceux qui pensent autrement. Avoir fait du héros principal un homosexuel est, de la part du réalisateur, une belle habileté. C’est une marginalité tolérée, en tout cas moins impossible à montrer que celle d’un dissident politique pur. Un homosexuel, n’est-ce pas, s’est déjà mis de côté. Pas de quoi s’étonner qu’il ne pense pas orthodoxement, puisqu’il vit autrement ; sa marginalité ne peut pas être contagieuse.

Le film intéresse donc par la mesure de la marge de manœuvre critique que le régime castriste laisse à l’un des siens. Mais là n’est pas l’essentiel. Si le film n’était que cela, il ne serait bon que pour les historiens des dictatures. Le miracle, c’est que le film rend réellement humains des personnages qui couraient le risque de n’être que l’incarnation d’idées. Le miracle tient à ce que ces deux personnages sont les deux faces du réalisateur lui-même. Il met en eux sa vie, son évolution, la complexité qui l’a gagnée.

Le jeune David, on imagine qu’il ressemble un peu, avec son innocence et sa foi révolutionnaire, au Tomas Gutierrez qui, dans les débuts du régime castriste, tournait ses premiers films engagés au service de la révolution et créait le centre national du cinéma. Diego, c’est le même Tomas mûri, cultivé, ayant appris à douter de la propagande et à penser par soi-même.

Il y a bien sûr un peu de schématisme dans la démonstration. Mais cela tient, parce qu’on ne peut pas mettre en doute la sincérité testamentaire du réalisateur, parce que cet éloge de la tolérance, de l’ouverture d’esprit et de l’éducation fait du bien à voir et à entendre, parce que, enfin, les deux personnages sont bien campés par Jorge Perrugoria (Diego) et Vladimir Cruz (David) avec juste ce qu’il faut d’exagération dans le jeu…

 

En salle le 8 août

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05 août 2018

DUFY A PERPIGNAN

Dans les années quarante du siècle dernier, Raoul Dufy a séjourné à Perpignan. Il y est arrivé en 1940, fuyant Nice sous la menace de l’Italie qui vient de déclarer la guerre. Il s’installe à Céret mais, frappé par une grave polyarthrite, il est pris en charge par un médecin ami des arts, le Docteur Pierre Nicolau, chez qui il s’installe. Une amitié est née entre les deux hommes, et le peintre s’est plu dans l’atmosphère familiale des Nicolau. Il a fait le portrait de l’épouse, Yvonne, et des quatre enfants du médecin. Avec les Nicolau, il a découvert le Roussillon,

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 spécialement ses stations thermales et climatiques, dont Vernet-les-Bains où la famille possédait une maison. Il a aussi croisé les artistes qui se trouvent dans le département, qu’ils aient fui la zone d’occupation ou qu’ils soient du cru, comme le plus célèbre d’entre eux, Aristide Maillol. Il y avait entre les deux artistes une admiration réciproque. C’est du reste en allant rendre visite à Dufy avec le Docteur Nicolau que Maillol eut, en septembre 1944, l’accident d’automobile qui lui fut fatal.

 

Cette histoire peut se raconter en peinture, et c’est ce que fait le Musée Rigaud à Perpignan, avec une exposition intitulée « Dufy, les ateliers de Perpignan ».

On va voir cette exposition parce qu’on aime Dufy, et on l’aime encore plus quand on en sort. Sans doute parce que l’histoire racontée est sympathique, et que l’homme Dufy s’y montre bonhomme et chaleureux. Mais cela ne suffirait pas, bien sûr. Ce qu’on admire d’abord, c’est la peinture légère et pleine de maîtrise de l’artiste. 

Légère… Comme on l’a reproché à Dufy ! C’était confondre légèreté avec facilité. La légèreté de Dufy, elle est dans le trait, elle est dans l’harmonie des couleurs, elle est dans l’expression du bonheur de vivre. Il faudrait y voir des défauts ? Et qui pourrait prétendre que la légèreté est sans profondeur et sans gravité ?

Pendant ces années perpignanaises, en dépit de son mal qui le handicape et l’obsède, en dépit des délicates premières années de cette période – l’Occupation – Dufy peint le bonheur. Le bonheur de partager une vie familiale et une amitié, le bonheur de peindre sous un ciel lumineux, celui de maîtriser son art. Il croque ses amis, les paysages roussillonnais – Céret, Collioure –, Pau Casals à son violoncelle, et ce qui donne son titre à l’exposition, les ateliers successifs dans lesquels il travaille à Perpignan. 

De ces ateliers, il compose une suite de variations, avec les mêmes éléments : une console baroque, une statue, un chevalet, un violon … Il varie la composition, les angles, les couleurs. Il jette un œil par la fenêtre et saisit l’animation de la place Arago. Tout cela est vif, virtuose et beau. Entrainé par Jean Lurçat, Dufy s’essaie à la tapisserie. Ses deux essais, « Collioure » (où l’on serait bien en peine de reconnaître le petit port catalan) et « Le Bel été », figurent dans l’exposition.  Avec la complicité d’Hubert Prolongeau, jeune céramiste qui vient d’arriver à Perpignan, il produit aussi, de 1943 à 1948, quelques céramiques. En somme, des années créatrices et chaleureuses. 

Ces années s’achèvent avec la décennie. Le traitement du Dr Nicolau, qui a longtemps soulagé Raoul Dufy, ne suffit plus. Les Etats-Unis commencent à expérimenter la cortisone. Le peintre s’embarque pour New-York, s’y fait soigner et, quand il rentrera en France, il cherchera le climat le plus sec possible, et s’installera en 1952 à Forcalquier où il mourra quelques mois plus tard, certains médecins liant son décès à l’usage balbutiant de la cortisone.  

 

 

Raoul Dufy, les ateliers de Perpignan 1940 – 1950

Jusqu’au 4 novembre 2018

 Musée Hyacinthe Rigaud Perpignan

 

Catalogue 200 pages Editions Somogy 25 €

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